Cher ami (*) expatrié aux
Etats-Unis, toi qui prévois de revenir au bercail pour retrouver les tiens et
tenter d’équilibrer la balance de la « fuite des cerveaux » ô combien
de fois décriée, je me permets de t’écrire ces mots pour te faire partager mon
expérience récente de Jeune Pousse bleu-blanc-rouge:
En 1995, jeune ingénieur diplômé en informatique, je pars pour un stage en Californie et finis par m’y établir. Je monte avec un ami (français aussi) une start-up dans la téléphonie. Déménagement de Santa Barbara vers la Silicon Valley, levées de fonds. Nous arrivons à surmonter malgré tout l’éclatement de la bulle Internet et profitons des bienfaits du ‘US way of life’. En tant qu’entrepreneur français, j’arrive à décrocher la carte verte. Aucun souci pour y rester pour de bon.
Pourtant le retour en France était toujours évoqué, par les amis et surtout par la famille. Après 11 ans, je me mets à y penser sérieusement et me laisse finalement tenter par un projet de e-commerce. Dossier séduisant, reprenant un modèle éprouvé aux US, équipe dynamique, à la recherche d’un CTO (on dit ici Directeur Technique). Le poste est à pourvoir rapidement à double titre : la précarité de la plateforme technique lancée mais surtout l’importance d’ajouter au management de l’équipe une compétence technique que n’avaient pas les fondateurs. Atout important aux yeux des investisseurs consultés pour investir dans le projet.
Je fais un saut en France, rencontre l’équipe, les investisseurs potentiels et reçois une offre à laquelle je réponds de toute urgence. Négociation : petit salaire pour commencer, augmentation promise (verbalement) dès la première levée de fonds. Habitué aux standards américains j’insiste pour obtenir des stock-options, appelés ici BSA. On finit par se mettre d’accord : après 6 mois d’embauche je commencerai à détenir des parts de la société. Débute alors la pression pour commencer illico presto. Je me libère au plus vite de mes obligations professionnelles, liquide mes affaires et me présente mi-novembre 2005 pour remplir mes fonctions.
A partir de ce moment là tout va très vite. Un mois après mon arrivée, un fonds important investit un montant conséquent dans la société. Au fil du temps la plateforme informatique se stabilise,
je monte une équipe technique – tout commence à rouler, jusqu’à …
Début mai 2006, de retour de l’étranger pour un voyage professionnel, je suis appelé au bureau de la
direction. Bien qu’ayant moins de 15 salariés, les fondateurs sont isolés dans
une même pièce et adoptent un management tricéphale qui me laisse circonspect.
Je rends compte de ma mission à l’étranger, par ailleurs très réussie et je
sens une gêne. L’un d’entre eux prend finalement la parole : « Bon,
nous voulions t’annoncer que nous avons décidé d’interrompre ta période
d’essai ». Je suis éberlué, je me souviens en effet que la période avait
délibérément été fixée à 6 mois. Je fais un rapide calcul… effectivement cela
fait 5 mois et demi que je suis ici. Mais durant ces 24 semaines il n’a jamais
été question de critères pour le renouvellement ou non de la période d’essai.
Tout se passait comme si j’étais là, pour de bon. J’assumais toutes les
fonctions de mon poste avec succès. Du moins aucun commentaire n’a été fait. Je
reprends mes moyens et demande les motifs de cette décision. « Les choses
n’avancent pas assez vite… D’ailleurs, si tu veux, tu peux partir maintenant ou
dans quelques jours, à toi de décider… » Peu à peu les choses se
clarifient. Je commence à comprendre pourquoi l’augmentation promise après la
levée de fonds n’a jamais été actée. La motivation de me laisser partir devient
claire aussi. En travaillant moins de 6 mois pour la société, les fondateurs
pensent ne pas devoir m’octroyer une partie des BSAs initialement consentis…
Les événements se succèdent : quelques jours plus tard, la
direction tricéphale me convoque dans son bureau et me demande d’accepter un
courrier officiel et de signer. Je demande à ce qu’il me soit envoyé par lettre
recommandée. Une demi-heure plus tard, je suis appelé à nouveau dans le bureau
dans lequel se trouve à présent un huissier de justice. Ce dernier me tend un
paquet de feuilles qu’il me somme d’accepter sans pour autant m’acculer à les
signer. Perplexe et quelque peu impressionné par la situation je prends le
courrier. Il y est indiqué qu’on met terme à ma période d’essai. Il n’est pas
question de mois de préavis mais d’une indemnisation. En bref je ne dois plus
revenir dans les locaux de la société.
À l’heure où j’écris, je suis encore sous le choc. Pendant ces derniers mois je me suis donné entièrement à la société pour laquelle j’ai quitté un emploi stable en Californie. J’ai
travaillé parfois plus de 12 heures par jour (évidemment sans aucune compensation
supplémentaire). Je ne vois aucune explication pour une telle attitude. Je
reconnais ma naïveté et aurais dû exiger des avenants aux accords donnés
verbalement. J’aurais dû insister et obtenir que la période d’essai soit de
trois mois, comme la convention collective le mentionne. Il semble que j’ai été
berné, les fondateurs m’ont utilisé pour un CDD de 6 mois sans jamais laisser
entrevoir une issue aussi négative.
Aucune expérience de ce type ne m’est arrivée en plus de dix ans aux Etats-Unis pourtant connus pour leurs droits sociaux plus que limités. C’est paradoxalement en France, pays de la
protection sociale que cela se produit. Il s’agit, je l’espère, d’un cas isolé
d’une équipe inexpérimentée, peu scrupuleuse qui a joué de ma crédulité.
Cher ami expatrié, si tu penses revenir, je te conseillerais d’examiner scrupuleusement les contrats que l’on
te propose, ne te fie pas au copinage : veille à faire confirmer par écrit tous les termes convenus ainsi que tous changements qui te
seront octroyés par la suite.
J'ai fait confiance et je garde de toute cette expérience un goût amer...
finalement, start-up sonne mieux que jeune pousse…
jp@jeunepousse.com
(*) Pour rendre le texte plus lisible je me permets d'adopter le masculin. Que mes amies ne m'en tiennent pas rigueur...
Extrait d'une conversation, quelques jours après l'annonce de mon licenciement :
Patron : "Nous avons une bonne nouvelle pour toi..."
Moi : "Ah...?"
Patron : "Nous avons décidé de te rembourser tous les frais de ton dernier voyage professionnel !"
Comme disait l'autre : Grandeur et bonté ne s'accordent pas !